02.12.2007
Le spleen des salariés en quête de sens
Roboratif, le pamphlet d'un jeune cadre parisien passe aux rayons X les employés nouveaux. Ni heureux ni malheureux, ni riches ni pauvres, ni soumis ni révoltés, ils sont davantage en quête de sens que de hauts salaires. Mais sont paralysés par la peur de perdre leur job
Ivan Radja - 01 Décembre 2007 Le Matin Dimanche
Leurs dents ne raient plus le parquet, mais le parquet se dérobe sous leurs pieds. Les jeunes loups - entendez les employés de 30 à 45 ans, en pleine période ascendante de leur vie professionnelle, se découvrent des interrogations philosophiques. C'est l'un d'eux qui passe aux aveux. Teodor Limann, la mi-trentaine, est un cadre bien payé et «overbooké». Il travaille dans une grande société basée à Paris. Pour ne pas se faire virer avant d'avoir lui-même claqué la porte (ce qu'il projette de faire), il a choisi un pseudonyme afin de mettre le doigt sur le mal absolu qui les ronge, lui et ses semblables: la peur. La peur et l'ennui, «les seuls ciments possibles d'un système dépourvu de plaisir», où le cadre lambda, derrière son Windows XP, incapable de saisir les finalités et les buts de sa tâche, n'est au fond guère mieux loti que le Charlot des «Temps modernes», aliéné à force de visser les mêmes boulons à journée faite. Le cadre des années 2000 n'ourdit pas contre le système, ne complote pas contre les patrons: «Il n'attend plus le Grand soir, résume Teodor Limann, mais seulement le soir.»
Son pamphlet, acide, ironique et bien troussé - «Morts de peur, la vie de bureau» - décortique le profil de ces âmes mortes: «Combien sommes-nous de cadres démotivés à cultiver l'hypothèse d'une seconde vie, à suivre en secret des cours du soir, à vouloir devenir psychanalyste, instituteur ou guide de haute montagne?» Tous regardent les rares démissionnaires, auréolés d'une «stature gaullienne», avec envie, mais tous ou presque restent encalminés au milieu de leur parcours professionnel. Pourquoi? Parce qu'ils sont «morts de peur, peur des autres (...) peur du patron (...) peur de soi et de ses propres limites, peur continuelle de paraître idiot, peur de l'avenir, et, bien sûr, peur de perdre son emploi». La frustration du cadre, mais aussi du simple employé (lire encadré ci-dessous), trouve ses racines dans une nouvelle exigence: la quête de sens. Etre bien rémunéré ne suffit pas, ou plus. Teodor Limann évoque ces téméraires prêts à créer leur propre structure, à taille humaine, quitte à gagner moins.
On est loin de «Bonjour paresse», le best-seller de Corinne Meier (200 000 exemplaires vendus), mais on est tout aussi éloigné du slogan de Sarkozy, «travailler plus pour gagner plus». En somme, une armée d'hommes de bonne volonté en puissance, mais à l'enthousiasme modéré dès lors qu'il s'agit de servir l'Entreprise. Le sens du sacrifice absolu s'est en effet amenuisé au fil des licenciements massifs, des scandales financiers (Parmalat, Enron, etc.) et des salaires mirobolants de certains hauts dirigeants.
À lire: ICI
«Morts de peur - La vie de bureau», par Teodor Limann, 89 p., éd. Les empêcheurs de penser en rond
«La notion de sacrifice envers l'entreprise a disparu, car celle-ci ne leur rend rien» Formatrice et coach en communication et management, basée à Lausanne, Lucette Quarteron est confrontée depuis quelques années à cette «quête de sens» revendiquée par les cadres. «Mais je le constate aussi chez les employés, même chez les jeunes de 25 ans, qui déclarent avoir d'autres aspirations qu'un salaire confortable, une carrière bien remplie ou une position sociale enviable.» Selon elle, l'entreprise ne génère plus de modèles. «Ceux que le jeune cadre admire lorsqu'il a 30 ans ne lui font plus envie cinq, dix ou quinze ans plus tard. Il ne veut pas devenir comme eux.» «Tout ça pour quoi?» semble être la réflexion commune. Les dégâts dans la vie privée, observés chez les prédécesseurs - même s'ils ont réussi leur parcours professionnel - sont dissuasifs. Manque de reconnaissance «La notion de sacrifice a disparu, du moins envers l'entreprise; d'après les témoignages que je recueille et recoupe, le sentiment prédomine que celle-ci ne leur rend rien, qu'il n'y a ni réciprocité ni reconnaissance, un terme qui revient très souvent, et qui n'est pas forcément assimilé à une augmentation», note Lucette Quarteron. «Les renvois massifs, les scandales de toutes sortes fortement médiatisés ces dernières années ont pour conséquence une perte de confiance vis-à-vis de l'employeur.» Changement des mentalités
A quoi vient s'ajouter l'ennui. «Une fois que l'on a lancé un produit, puis un 2e, un 3e, on finit par se demander à quoi cela sert vraiment, et à quoi bon répéter l'opération indéfiniment. Les mentalités ont changé. Autrefois, le travail était plus dur physiquement, et je pense qu'il est aujourd'hui plus dur psychologiquement.» Une solution: «communiquer». Les entreprises doivent réfléchir à la place de l'humain, «ce facteur si difficile à gérer». «Mais, corrige-t-elle, les employés doivent aussi se rendre compte des limites de ce que peut leur apporter l'entreprise, qui n'est pas une cellule d'épanouissement personnel, avec des contraintes et des objectifs à atteindre.»
Les petits soldats du capitalisme sont-ils fatigués...?
10:20 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique, Société, Egalité, Suisse, Femmes, Travail


















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