15.05.2006

Lecture comique et privilèges fiscaux

Lu dans un journal

LETTRE OUVERTE A INGVAR KAMPRAD PAR JACQUES NEIRYNCK

Monsieur le contribuable d’Epalinges,

« Je n’ai jamais eu l’avantage de vous rencontrer car vous êtes fort discret et menez un train de vie modeste. Vous vivez dans une villa moyenne des hauts de Lausanne, vous roulez dans une vieille Volvo et vous voyager en classe économique. Les signes extérieurs de la richesse ne vous passionnent pas, car vous êtes vraiment riche, sans doute l’Européen le plus riche avec une fortune de l’ordre de vingt milliards, en tout cas le plus riche des résidents de la Suisse.
Cette fortune n’a pas été acquise au bénéfice d’une source de pétrole imméritée qui aurait jailli dans votre jardin, ni davantage par un trait de génie à la Bill Gates inventant le progiciel. Vous avez exploité une idée simple, mais efficace : vendre des meubles bon marché à une génération qui n’investit plus dans son mobilier. Elle acquiert et elle jette ses meubles avec la même indifférence que ses jeans troués et ses tubes de dentifrice épuisés. Vous avez inventé le meuble à monter soi-même, parce que cela économise le poste le plus important, celui de la main-d’œuvre. Personnellement, je n’y suis jamais parvenu, parce que je suis maladroit. Mais c’est ma faute et point le vôtre.
Vous représentez donc un exemple de réussite professionnelle qui devrait tous nous inspirer. Mais ce n’est pas votre mérite le plus éclatant. Vous avez choisi de vivre en Suisse plutôt qu’en Suède pour des raisons fiscales. Vous faites partie des 3633 étrangers, sans activité lucrative en territoire helvétique, qui bénéficie d’un forfait fiscal. Ils ne sont pas taxés sur leur fortune et sur leur revenu, mais sur leur consommation. Comme la vôtre est modeste, vous payer moins de 200 000 Fr. par an. Cela reviendrait pour un Suisse moyen de payer 1,5 Fr. par an, toutes taxes comprises. Pour le coup, non seulement je vous admire, mais je vous envie.
Cependant, je ne vous critique pas. Vous démontrez de la sorte toute perfidie de la fiscalité ordinaire qui mange allègrement le tiers de mon revenu. Contrairement au discours vertueux de la gauche, les impôts ne pèsent pas sur les riches, munis de conseillers compétents, profitant de toutes les astuces ; respectés par les autres contribuables, car s’ils payent relativement peu par rapport à leur fortune, ils acquittent plus que la moyenne en termes absolus. Le millier de privilégiés fiscaux du canton de Vaud paye en moyenne 66 548 Fr. rien qu’au canton et aux communes, bien plus que la moyenne des contribuables ordinaires, qui tiennent donc à conserver ces bienfaiteurs parmi eux. Les impôts ne pèsent vraiment que sur la classe moyenne, ceux qui s’efforcent, en se formant et en travaillant un peu plus que les autres, de mieux gagner leur vie et peut-être de devenir riches. Mais la fiscalité les en empêche. Comme ils n’ont plus d’argent pour acheter de vrais meubles, ils vont chez Ikea. Vous êtes un Suédois riche, parce que vous avez compris que le social-démocratie appauvrit les classes moyennes.
Ainsi les riches restent riches car ils ne pâtissent pas de la fiscalité ; les pauvres restent pauvres car ils sont subsidiés et n’ont aucune motivation de travailler davantage ; la classe moyenne travaille par atavisme et paie cette sottise en étant la seule à soutenir les finances publiques. Par votre seule présence à Epalinges, vous démontrez toute la perversité d’un système qui se pare indûment des oripeaux de la solidarité. En vivant parmi nous, vous ne subsidiez pas le système social-démocrate scandinave, vous investissez votre fortune dans une industrie utile, vous pouvez jouer les mécènes à l’égard de l’Ecole cantonale d’art. Vous êtes un prince. »

Jacques Neirynck, écrivain et professeur honoraire à l’EPFL

Source de l'article: L'Hebdo ch